8/04/2012

Huitième jour à Cannes : 24 mai








Cette fois j’irai voir On the road, le film de Walter Salles, lui qui nous a fait connaître les aventures de Che Guevara à moto, et qui maintenant adapte le livre de Jack Kerouac à l'écran. Quelques scènes de voiture et de bars ont été tournées au Québec paraît-il, mais le cinéaste brésilien et sa troupe ont dû être mal informés puisque dans les alentours de Montréal, en plein été, ils s’attendaient plutôt à tourner les scènes avec de la neige. Malheureusement pour eux, les neiges éternelles sont beaucoup plus au Nord. Donc ils ont dû tourner ces scènes-là en Argentine finalement. Et oui, il y a de la neige, quelque part là-bas, quand c'est l'hiver au Québec.

J’étais dans les premiers arrivés. J’étais si en avance qu’il a fallu attendre un moment sous un chapiteau avant de pouvoir monter à la hauteur des portes du Soixantième. Quand la foule a bougé pour attendre un peu plus haut, une heure durant, tous les premiers arrivés se sont fait charger par le soleil, moi compris. Comme la température est différente chaque jour, j’ai toujours : de la crème solaire, un parapluie, et un vêtement chaud. Assis sur le tapis toujours rouge, cette fois ma capuche m'a servi pour me cacher du soleil. Et ça ne jasait pas fort fort dans la file d’attente... Après une heure, donc, nos places étaient bien méritées. Je me suis permis de m’asseoir au beau milieu de la cinq ou sixième rangée. J’engloutis ma dernière gorgée d’eau, et puis il m’a fallu demander à ma voisine si elle voulait bien surveiller ma place un moment. En revenant des toilettes, ma place était encore libre ; la dame l’avait bien défendue. « C’est que vous l’avez bien méritée, cette place ». Oui, c’est vrai. Et le rituel vidéo d’ouverture, accompagné de la petite musique commençait, quelques uns ont pris une photo du logo officiel à la fin.

Je doute que l’on puisse dire du mal de On the road. On a fait beaucoup de bruit au sujet du choix des acteurs ; on tenait absolument à ce que quelqu’un qui avait connu Jack Kerouac et qui vivait encore approuve le choix de Sam Riley dans le rôle de Jack Kerouac. Mais bon, pour ceux qui ne connaissent que les mots de Jack Kerouac, disons que si Sam Riley avait eu la gueule ou la barbe d’Allen Ginsberg, on ne se serait pas plaint pour autant. On se serait plaint si Walter Salles avait trahi de quelque façon le célèbre récit, mais ce ne fut pas le cas. À mes yeux, le récit porte peut-être un peu trop sur la relation entre Sal Paradise et son ami Dean. Mais peut-être est-ce là ce qui explique la réussite du film. Disons que c’est surtout par rapport aux événements secondaires, ou qui se déroulent une seule fois, que l’on peut conserver des souvenirs différents de ce qui se passe à l’écran. Pour moi, ce qui m’avait marqué lors du passage au Mexique, c’était surtout le moment où Sal Paradise se fait ami avec les danseuses nues, et remarque que l’une d’elles a moins de seize ans. Mais on ne mise pas spécialement là-dessus dans le film. À la lecture, j’avais complètement oublié Dean, et je me foutais bien que Sal Paradise termine la soirée, puis le voyage seul. Alors que dans le film, c’est la fin du monde, on pense que Sal va mourir et tout. Il y a là une grande différence entre le film et le roman je crois, et c’est la façon d’idolâtrer Dean. Lorsqu’on lit le roman, ce sont d’abord les mots de Sal Paradise ; on ne l’oublie pas. Tandis qu’à l’écran, on ne voit et ne pense qu’à Dean. Et on oublie plutôt Sal. C’est plus facile dans le roman de dire que Dean est un beau salaud, alors que tout au long du film, il est charmant. Disons que l'on reste fidèle aux événements du récit, mais on y porte un regard différent ; on le lit de façon cinématographique. 

Rassasié d’un peu plus de deux heures de cinéma, il me fallait me rendre à l’autre bout du centre-ville pour attraper un programme de courts métrages. Quelques jours plus tôt, dans une file d’attente, j’avais demandé du feu à quelqu’un, et j’étais tombé sur une directrice artistique et un directeur photo brésiliens, à peu près de mon âge. Ils m’avaient demandé si je présentais un film dans le cadre du festival. Eux, c’était le cas. Je me rendais donc ce jeudi-là à la projection de leur film, Os mortos-vivos ; Les morts-vivants. Je me demandais ce que le film disait sur la jeune génération brésilienne. Finalement, disons simplement que je n’ai pas particulièrement aimé leur film. Parmi les cinq courts métrages, il y a Wrong Cops que j’ai trouvé très drôle, et qui m’a marqué d’abord par un casting surprenant : Marylin Manson joue le rôle d'un adolescent un peu nerd, écouteurs aux oreilles. Et il y a ce flic qui deal de la drogue aux jeunes, leur refilant la marijuana qu'il camoufle dans des rats morts. Ce qui donne lieu à une scène du genre : le policier est assis sur le trottoir, un jeune vient le rejoindre à vélo, la transaction se fait, et le jeune demande : « Et je fais comment avec ça ? – Eh bien, tu l’ouvres, petit con ». Puis il y a la rencontre avec le jeune que joue Marylin Manson. On peut voir le début de la scène dans cette bande-annonce : http://vimeo.com/43598374. Le policier va finalement kidnapper Marylin Manson pour lui faire écouter de la vraie musique, mais le jeune prend peur, et se sauve. Le policier tire dans sa direction à bout portant, mais atteint plutôt le voisin. Et le court métrage se termine sur une belle note : le policier cherche un endroit où larguer le cadavre. 

Peut-être est-ce dû au fait qu’il n’y a pas beaucoup de comédies à Cannes, mais disons que celle-là a fait du bien. Pour terminer la journée, je voulais aller voir le film de Catherine Corsini, Trois Mondes, qui était présenté à 22h15. J’avais tout mon temps pour me rendre au Collège avant la représentation. J’ai pris quelques photos. J’ai même fait du lavage. Sur l’heure du lunch j’ai parlé avec un Russe, de Moscou. C’est un de ceux qui ne parlaient à personne ou presque. On se retrouvait souvent à la même table. La discussion a commencé comme elle commence d’habitude. « So, where are you from ? ». Et puis j’en ai profité pour lui demandé comment on dit bon appétit en russe. « Priyatnagha appetita », ou quelque chose du genre. Il avait le type des jeunes de grandes villes ; il portait des vêtements disons urbains, était bien habillé, bien coiffé. Aussi il était plutôt petit et mince, et ce à quoi on peut le reconnaître comme Russe, il était blond. « What the 18 years old guys are doing in Moscow ? Do they listen to music and do skateboarding ? Yeah, they do ». On ne savait pas trop quoi se dire. On n’a pas parlé de la répression policière en Russie, de Vladimir Poutine, ni de leur système économique. Plutôt on a parlé des États-Unis. Il m’en parlait comme d’une cause perdue, d'une façon un peu nonchalante. « The United States are sitting on a bomb », il me disait. Je ne comprenais pas exactement. Et dans la même phrase il disait être content de vivre en Russie puisqu’en Russie il y a le lac Baïkal, la plus grande réserve d’eau potable du monde. Pour conserver la pureté de l’eau, ils ont exproprié à peu près tous ceux qui s’y étaient installés. On aurait dit, de la façon qu’il parlait, qu'ils préservaient le lac Baïkal pour une éventuelle fin du monde. Je ne savais pas si c’était des expressions, ou si je devais le prendre au pied de la lettre. Un moment, ce jeune me faisait presque peur. Me trouvant soudainement sympathique au destin des Américains, je lui rappelai qu’ils avaient trouvé un moyen de transformer n’importe quelle eau en eau potable. En fait, je ne savais ni qui ni quand ni comment, mais la discussion s'est terminée avec une raison de plus pour haïr les Américains. « Why do they not save all the Africans with this ? Because they would not make money... ». 

Et je suis monté à ma chambre avant de me rendre à la salle Debussy. Le couple d’amis avec qui j’avais fait la file hier soir était au rendez-vous. Nous avons continué la discussion d’hier soir de la même façon qu’elle avait commencée : « Oh, on s’est barrés avant la fin ». J’étais pour le moins scandalisé : « Quoi ? Vous n'êtes pas restés jusqu’à la fin pour le film d’Amélie Van Elmbt ? ». « Les scènes étaient parachutées » restait leur argument le plus fort. « Mais on a qu’à le faire, le pont entre les scènes. Et d’ailleurs, pour ceux qui aiment les road movies, c’était génial. En fait, après la projection, la jeune belge nous a parlé de comment s’est passé le tournage. Elle a écrit et tourné le tout en deux mois à peine. C’est qu’elle voulait tourner avec un certain David, un acteur de théâtre, qui n’était libre que trois semaines durant le mois d’août, alors elle a couché un premier jet en un mois et demi, et ils ont tourné les trois semaines qu’il pouvait, sur la route, pour finalement réaliser le tout en deux mois. Elle arrivait parfois pour le tournage et réécrivait des scènes, ou les imaginait sur place, comme le faisait Godard. – Oh, mais voyons, on ne peut plus faire du cinéma comme Godard. On en est plus LÀ. – Je pense le contraire. Il devrait en avoir plus de films comme ça ». En tout cas, je ne savais pas qu’on pouvait rester de glace devant un road movie. Soit c’étaient des puristes, soit ils ne partageaient pas ce besoin de partir vers un ailleurs. Reste que la discussion ne s’envenimait pas pour autant. Et qu’elle s’est poursuivie d’agréable façon jusqu’à l’ouverture des portes. 

 Cette fois c’était à mon tour d’être déçu, et, j’allais le savoir plus tard, à leur tour d’être conquis. Le film de Catherine Corsini, Trois Mondes, a de quoi laisser perplexe. Un jeune homme d’affaire, qui va bientôt se marier, happe à mort un piéton avec sa voiture, un soir de fête. Une dame, du haut de son balcon, voit la scène. Voit l’homme en veston sortir de son véhicule, pour constater les dégâts, et prendre la fuite ensuite. La femme se précipite sur les lieux, et ne peut rien faire pour la victime ; elle entend ses quelques derniers mots, restés incompréhensibles. Puis elle appelle la police. La victime, inconsciente, est transportée en ambulance. Quelques jours plus tard, la femme et le chauffard se croisent dans l’ascenseur de l’hôpital, tous deux ayant quelques soucis pour la victime. La femme le reconnaît. Le dilemme : elle qui s’est liée d’amitié avec la femme de la victime, va-t-elle vendre le jeune homme d’affaire, et ruiner sa carrière ? Elle observe le futur mari quelques jours, et finalement va à sa rencontre. Elle lui dit savoir qu’il est le responsable de l’accident et tout. La tension augmente lorsque la victime rend son dernier souffle. Ils en viennent à un accord, il trouvera des sous pour venir en aide à la veuve, pour payer les coûts élevés d’hospitalisation, puis pour les frais d’enterrement ; la veuve veut enterrer son mari dans leur pays d’origine. Ça devient compliqué, la veuve veut savoir qui est le coupable, la femme ne veut pas le lui dire. L’improbable, certains diront le cinématographique surgit, quand la jeune femme au cœur tendre tombe amoureuse du futur mari, et qu'ils font l’amour dans la voiture qui a tué l’immigrant. Toutes les réactions sont possibles. Soit on sympathise avec la femme, soit on est dégoûtés d’une telle situation ; autant de l’homme que de l’adultère, soit on trouve tout simplement le film un peu trop tiré par les cheveux. Désolé, pas mon genre...


7/30/2012

Septième jour à Cannes : 23 mai





            Mercredi. Le dilemme : être ou ne pas être à temps pour On the road. Le film probablement le plus attendu des voyageurs dans mon genre, qui ont lu, assurément, le roman de Jack Kerouac à un moment ou un autre de leur vie. Lire une deuxième fois une œuvre romanesque est un luxe que je m’offre rarement. Même chose pour les films. Comme les souvenirs d’un rêve les souvenirs d’un livre ou d’un film sont minces et nous font  résumer notre expérience à peu de choses ; quelques détails et sentiments. C’est là l’essentiel. Disons alors que j’apprécie les adaptations pour ce qu’elles me font revivre. Pour On the road, je me souvenais du début très clairement, des mots que disait Sal Paradise, qui nous racontait de quelle façon il préméditait un voyage dans l’Ouest, jusqu’à son départ, son premier embarquement, et qu’il se retrouve alors seul dans une boîte de camion, à boire au goulot, puis à pisser par-dessus bord, ou quelque chose comme ça. Il y avait ses allées et venues, ses rencontres, ses souvenirs, sa débauche, sa sagesse, le récit nous faisant parcourir le continent d’est en ouest, du nord au sud, jusqu’à se terminer au Mexique. C’est un genre de récit, d’écriture, auquel je m’identifie beaucoup, et nécessairement il devenait impossible pour moi de ne pas tenter ma chance ce matin-là, et de me rendre au palais des festivals à temps pour la première représentation, celle de 8h30.

            Plus je m’approchais du centre-ville, plus je sentais qu’il y avait de la fébrilité dans l’air. De vieux campeurs et de vieilles motos style Che Guevara traversaient la rue principale dans le but d’animer l’imaginaire collectif. J’étais bien loin d’être le seul au rendez-vous. Il y avait masse. Des gens de tous âges, chacun ayant en main un carton sur lequel était inscrit : « An invitation for On the road please / Une invitation pour On the road S.V.P. ». Ils étaient là depuis un moment déjà, arrivés bien avant moi. J’avais espoir. Je me suis rendu au chapiteau québécois, puisque la SODEC a participé à la production du film, et donc avait reçu quelques invitations, pour les quelques scènes tournées au Québec. Je m’y étais rendu hier soir, et m’étais adressé à la représentante de la SODEC avant de rencontrer un monsieur qui, lui, allait avoir une invitation en trop dans le cas où il en recevrait deux plutôt qu’une. En y retournant hier soir, vers 19 heures comme on me l’avait demandé, malheureusement, sous le chapiteau québécois, on ne parlait pas invitation en trop. Mais j’ai tout de même voulu m’y rendre avant la représentation, au cas où. Il n’y avait presque personne, et ça ne parlait pas invitation en trop. Pas de chance. Alors je me suis rendu au petit comptoir là où certaines personnes retournent leur invitation. Il a fallu attendre un moment avant de me rendre à l’évidence ; pour On the road, jamais il n’y aura d’invitation en trop. Bon, d’accord. Promenons-nous un peu, regardons, et mêlons-nous à la foule qui est là pour le film de Walter Salles.

            À la sortie du palais des festivals, à l’une des deux sorties obligées pour ceux qui viennent de passer au comptoir pour prendre leur invitation, les quémandeurs en file formaient un corridor pour accueillir les porteurs de badge. Quatre ou cinq personnes m’ont demandé si je n’avais pas une invitation en trop. J’ai préféré enlever un moment mon badge. Je me demande combien d’entre eux ont pu voir la première, et combien ont tenu bon jusqu’à la deuxième représentation, vêtus chiquement, et chaudement, depuis le matin, alors que cette tenue est exigée pour le soir seulement. Paraît-il que pour les représentations du matin, pour les films en compétition officielle, une projection débute une heure après le premier coup d’envoi, dans la salle du Soixantième, pour les journalistes qui n’ont pas pu entrer dans le théâtre Louis-Lumière principalement. Finalement, je n’ai pas osé y aller, je me suis dit plutôt que je serais de la partie pour la projection du lendemain. J’ai réenfilé mon badge, et me suis rendu au Marché du film. J’ai fait un tour au Short Film Corner, puis suis allé prendre mes courriels. Toujours pas de nouvelle du Devoir. J’avais le goût d’un expresso. Le petit verre à la main, j’ai croisé quelques uns des cégépiens. Ils m’ont dit que Xavier Dolan avait accepté de les rencontrer. Ils l’avaient recroisé le lendemain de la projection de Laurence Anyways, et malgré de nombreuses entrevues derrière lui, le cinéaste leur a livré un long témoignage à propos de son cheminement cinématographique et scolaire. Puis nous avons parlé quelque peu des films que nous avions vus. Nous étions là, à chercher quoi faire, pour la même raison ; ils n’avaient pas eu plus de chance que moi dans la quête de billet.

            Changement de plan. Je décide de tenter le coup pour le film de Léos Carax, Holy Motors. La représentation est à midi, ça me donne le temps de faire un petit tour à l’épicerie. Vers 11 heures et demi, je suis près du comptoir, à l’affût. Ce n’est pas bien long que je vois un premier poisson. Il est au comptoir, et demande à retourner son invitation. On lui dit qu’il est trop tard pour les retours. Et il fait marche arrière. Le monsieur du comptoir me regarde : « C’est pour Holy Motors que tu es là ? – Oui, oui. – Alors il faut le suivre ! ». Et je fais quelques pas de course en tentant d’être discret. Je rejoins le grand monsieur, qui fait peut-être 1m90, a les cheveux blonds et bouclés, et s’exprime en anglais. « Sorry, Sir, do you have an invitation for Holy Motors ? – Yeah, but it’s a personnal invitation. See, there’s my name on it : Nick Muys. So I don’t think you can get it… ». Pas trop sûr de ce que j’allais dire, je lui réponds : « Yeah, sure I can, see I have the correct accreditation, so I can get there for you. – Well, ok, let’s try it. – Thank you Sir ! ». Et le scénario recommence. Je cours jusqu’à la file d’attente. Un couple ayant vu mon invitation jaune, et mon badge, me demande si au moment de faire valider nos billets, je peux dire aux agents que je les accompagne. Pas de problème. Finalement, on ne peut qu’accompagner une personne, alors la copine a dû se trouver quelqu’un d’autre que moi. Tout s’est bien passé. Je monte les marches menant au balcon quatre à quatre, fais inspecter mon sac, qui pourtant contenait une bouteille d’eau et une banane, et je me trouve une place, dans la partie droite de la salle, à peu près à la même hauteur que pour le film de Hong Sang-Soo.

            C’est le genre de film qui te place dans un état de complète incompréhension. Léos Carax se joue en quelque sorte du spectateur, à savoir que toutes les questions que l’on peut se poser à propos du personnage principal viennent à être répondues, mais de façon absurde. Monsieur Oscar a pour travail semble-t-il de vivre chaque jour plusieurs vies. Ce jour-là, monsieur Oscar a neuf rendez-vous, il sera tantôt une espèce de monstre vivant dans les égouts, tantôt un père de famille qui va chercher sa fille à une fête d’amis, tantôt un tueur à gage, tantôt un acteur pour un jeu vidéo, et cætera. La limousine dans laquelle il se fait déguiser, avant de le conduire en différents lieux, le mène finalement chez lui. Nous voyons à ce moment-là, à la toute fin, qui est sa vraie famille ; des chimpanzés. Il leur raconte sa journée, tout ce qui a de plus normal, puis le film se termine dans le stationnement des limousines Holy Motors, lesquelles discutent ensemble de leur peur d’être un jour inutiles. Une des dernières fois que je me suis senti autant repoussé par un film, ça a été en regardant Naked Lunch. Toutes tentatives de comprendre ce qui se passe à l’écran deviennent vaines, et notre interprétation allant dans tous les sens rend la lecture du film épuisante. Je serais curieux de revoir le film, en ne cherchant pas cette fois de lien entre les vies, mais plutôt en leur attachant un genre cinématographique, et de voir de quelle façon chacune des vies dialogue avec un genre de cinéma en particulier. Pour ce qui est du chapitre dans la vie du monstre, il me semble qu’il y a là une allusion à la fois directe et confuse au Cabinet du docteur Caligari. Il s’agit du moment où le monstre se rend dans un cimetière, où il y a un shooting photo. La scène tourne au drame lorsque le directeur du shooting demande au monstre s’il veut bien monter sur scène aux côtés de la jeune mannequin, afin de prendre une photo dans le style The Beauty and the Beast. Après s’être fait attaqué par les flashs et les projecteurs, le monstre disjoncte, fonce droit vers le directeur photo, lui mord le et l’arrache de ses dents. Puis il se sauve, la jeune mannequin dans les bras, afin de l’amener chez lui, au fond des égouts. Il me semble que ce même kidnapping, entouré de circonstances semblables, se retrouve dans le film qui a mis au monde l’expressionnisme allemand. Et cette scène, à mes yeux, est centrale dans le film de Léos Carax. Non seulement elle est la mieux réussie, mais elle est la plus choquante, et donc la plus compréhensible. Elle est aussi la métaphore de ce côté plus désarçonnant du film ; pour le cinéphile habitué au format hollywoodien, Holy Motors est un véritable peep-show. Et il y a une telle emphase sur le type de narration proposé, qu’assurément on se demande de quelle façon Holy Motors dialogue avec le septième art. Ce dialogue se fait de façon moins directe qu’avec Videodrome par exemple, mais Holy Motors fait partie de ce genre de films, qui porte probablement un nom, que j’ignore, mais dont je serais curieux de voir, à l’aide d’Holy Motors et de Naked Lunch par exemple, si nous ne pourrions pas leur trouver une filiation avec Le cabinet du doteur Caligari et l’expressionnisme allemand, en comptant sur leur expressionnisme narratif et esthétique.

            À la sortie du film, fatigué et déboussolé, je me suis rendu à la salle Bunuel, pour je ne sais plus quel film, mais il n’y avait plus de place. Il y avait une dizaine de petites salles où des films étaient présentés de façon indépendante. En faisant le tour des lieux, étant prêt à entrer dans n’importe quelle salle, j’ai croisé mon ami Saïd, qui s’était fait invité à tout hasard à l’une des projections, par un jeune réalisateur américain. Saïd me fait signe. Je ne l’avais pas vu. Contents de la coïncidence, nous faisons la file ensemble. Au moment d’entrer dans la salle, le réalisateur fait signe à la placière de nous laisser passer. Il y avait une trentaine de places dans la salle. Après les previews interminables des autres films de la boîte de production, Janked commençait. Un film policier. Les excès que ce genre de film suppose étaient tout simplement lamentables. Un film hollywoodien, mais à petit budget. Ça tourne carrément à la comédie. Un moment je vois un des Mile-Endais se lever pour quitter la salle. Un moment j’y pense aussi. Disons que Saïd et moi nous sommes restés par respect pour l’auteur. La fin avec la femme qui finalement est un fantôme a de quoi laisser perplexe.

            Puis nous nous sommes séparés. J’avais prévu me rendre ensuite au cinéma Les Arcades, pour la projection de 20 heures d’un des films présentés dans le cadre de l’ACID (l’Association du Cinéma indépendant pour sa Diffusion). Parmi l’agenda des projections de l’ACID, c’est d’abord La tête première, le premier long métrage d’une jeune belge, Amélie Van Elmbt, qui avait attiré mon attention. Ne croyant pas avoir le temps d’y aller, monsieur Lefeuvre m’avait donné sa passe pour que je puisse assister aux représentations de l’ACID. Ma position dans la file m’assurant d’une place, je pouvais alors dire que j’avais fait, sommairement, le tour des salles, et de ce qui s’offrait à moi. Puis je me trouvais aux côtés d’un couple d’amis qui tenait une salle en région parisienne. Les deux messieurs voyaient quatre, cinq, voire six films par jour depuis déjà plus d’une semaine. Ils avaient peu de bonnes choses à dire sur les films déjà vus. L’un d’eux terminant ses critiques le plus souvent par : « On s’est barrés avant la fin », je me suis mis à croire qu’ils débutaient quatre, cinq ou six films par jour, mais n’en achevaient pratiquement aucun. Léos Carax, Walter Salles, Brandon Cronenberg,  et Apichtapong en ont pris plein la gueule. Seuls Le Grand Soir, Vous n’avez encore rien vu, Laurence Anyways, et un film d’animation (Ernest et Célestine), avaient reçu quelques éloges. Finalement, la discussion est devenue plus intéressante lorsqu’ils m’ont parlé de leurs expériences antérieures. Ils m’ont parlé premièrement d’un film algérien, Hors-la-loi, dont la projection avait suscité une polémique en France, en 2010. Certains croyaient que sa projection allait être interdite à Cannes. Le film de Rachid Bouchareb, qui raconte les persécutions des Algériens par les Français, de 1945 jusqu’à leur indépendance, a tout de même pu compétitionner dans la sélection officielle, même s’il donne un regard peu flatteur sur le FLN. Une présence importante de corps policiers s’est tout de même fait sentir le jour de la projection. Puis ils m’ont parlé d’un film de Stanley Kubrick, Les sentiers de la gloire, qui lui est resté longtemps interdit en France, tout comme Octobre à Paris, un documentaire sur les persécutions des algériens lors d’une manifestation à Paris en 1961, lors de laquelle on ne sait pas combien sont morts, beaucoup ayant été balancés dans la Seine, alors qu’ils manifestaient pacifiquement. Après 50 ans d’interdiction, le film avait été projeté en septembre dernier, lors d’un festival. Alors ça été à mon tour de faire une petite chronique sur les censures et les films interdits dans mon pays. Pendant plus de trente ans, entre 1928 et 1961 je crois, on a refusé l’accès aux enfants de moins de 16 ans dans les salles de cinéma, lorsque le film présenté ne leur était pas destiné. Puis, des premières projections jusqu’à la fin des années soixante, les religieux ont censuré scrupuleusement tout film portant une atteinte à la morale catholique, jusqu’à saboter le récit d’un film comme Frankenstein (1931), ou City of the Lights (Chaplin), et refuser d’autres films comme Metropolis (Fritz Lang), voir tous ceux tournés en 16mm en 1947. Sous Maurice Duplessis, même les ciné-parcs, ont été interdits ; c’étaient des lieux de péché !

            Puis la discussion est redevenue plus contemporaine, finalement ils avaient bien aimé aussi le film de Thomas Vinterberg, The Hunt, puis d’autres films présentés dans le cadre de la Quinzaine comme No, Enfance clandestine et Adieu Berthe. La journée se finissait donc en beauté avec La tête première. La réalisatrice Amélie Van Elmbt a présenté son film, en compagnie de l’acteur principal, puis le road movie a commencé. 

7/26/2012

Sixième jour à Cannes : 22 mai





            J’ai pu attraper le petit-déjeuner à la dernière minute ce matin. Il ne restait pas beaucoup de fruits, mais le pain un peu sec et des céréales m’ont rassasié. J’avais entendu de bons commentaires au sujet du film Le Grand soir lorsque je m’étais rendu à la projection de Valse, et puis ça n’en prenait pas plus pour me convaincre. La représentation était à 11 heures, donc c’était parfait pour les heures de sommeil dont j’avais besoin. Je suis arrivé assez tôt, et dans la file d’attente j’ai pu terminer ma lecture de L’immortalité, un essai de Milan Kundera, qu’il désigne comme la vraie version de L’insoutenable légèreté de l’être. Une des premières idées avancées par Kundera dans cet essai est à propos de l’éternité des gestes. Aux dires de l’auteur, nous puiserions nos expressions corporelles dans une banque restreinte de gestes qui sont, pour la plupart, aussi vieux que le premier des hommes. Un geste ne peut donc pas être original, puisque nous n’en sommes pas le créateur, ni le titulaire. Et Kundera pousse l’idée plus loin en disant que nous ne choisissons pas les gestes qui nous animent, mais que ce sont les gestes qui nous choisissent. Et l’essai se poursuit en abordant plus longuement la vie intime de Goethe, à savoir de quelle façon l’on a construit son immortalité, le tout entremêlé d’histoires d’amour plus contemporaines, écrites de façon plus narrative, mais tout aussi philosophique.

            Puis j’ai dû me lever, et suivre la foule qui s’avançait vers la salle Debussy. Au moment de traverser les barrières, comme à l’habitude, j’ai montré mon badge à l’agent de sécurité, vêtu d’un complet beige comme tous les autres agents du palais des festivals. Et je monte les marches rouges, ensuite fait fouiller mon sac de façon superficielle, pour finalement tendre les bras afin de me prêter au détecteur de métal. Le tout se déroule en une minute à peine. Et je gagne le parterre, me trouve une place de choix dans la partie plus à droite de la salle. Je prends une photo du grand écran, sur lequel est inscrit le titre du film, nettoie mes lunettes, regarde un peu partout, jusqu’à ce que Thierry Frémaux vienne présenter le film de façon officielle. Cette fois l’équipe du film n’est pas venue se faire féliciter, car j’ai cru comprendre que les réalisateurs la dernière fois avait semé la pagaille sur la scène, ou quelque chose comme ça. Alors cette fois on présentait le film sans ses réalisateurs. Monsieur Frémaux s’est contenté de saluer le succès des autres films de Benoît Délépine et de Gustave Kervern, pour nous dire enfin qu’un invité spécial se trouvait dans la salle. Il s’agissait de Jean Dujardin. Le célèbre artiste s’est levé un moment, sous les applaudissements, puis s’est rassis, étant pratiquement le seul à occuper la rangée V.I.P. Puis j’ai aperçu, à la même hauteur que moi, mais dans la partie gauche de la salle, le groupe de Mile-Endais, à qui je devais ma présence à cette projection ; l’un d’eux tenait absolument à voir le film, depuis le mois d’octobre, et m’en avait informé. Puis Le Grand soir débutait.

            Si l’on considère la trame de fond du film, la crise des travailleurs en France, c’est un film dans la lignée des Neiges du Kilimandjaro. Mais Le Grand soir traite le sujet beaucoup plus humoristiquement. Les projecteurs sont braqués sur la vie d’un des deux frères Bonzini, qui d’abord est menacé de perdre son emploi de vendeur de matelas, vu ses ventes qui diminuent. N’acceptant pas cet échec, qui s’explique par la crise, celui-ci sombre dans l’alcool, et un soir complètement saoul, il sème le chaos dans le magasin de matelas, en sautant partout, pour finalement remettre sa démission. Le lendemain, il se pointe au travail, et son supérieur lui montre la vidéo de ses exploits d’hier, et la lettre de démission, visiblement écrite sous l’effet de l’alcool. Il n’en revient pas. Sa situation s’aggrave, un moment il tente même de s’immoler dans un centre d’achat, imbibé d’alcool, mais ne parvenant pas à faire craquer l’allumette. Après son travail, inévitablement, il perd sa femme et la garde de son enfant. Et c’est son frère, Not, le plus vieux punk à chiens en ville, qui le prend sous son aile. Il lui apprend les rudiments de la vie de sans-abri. De la façon de quêter, jusqu’à la façon de se coiffer, et de se tatouer. L’ancien vendeur de matelas vient à prendre goût au mode de vie de son frère, puis les deux frères organiseront ensemble un super party, invitant tous les mécontents à se réunir, pour un Grand soir

            À la sortie de la salle Debussy, je ne sais pas exactement ce que j’ai fait entre aller voir aux objets perdus s’il n’y avait pas mon parapluie, et sortir bredouille, bien qu’il dût y avoir une centaine de parapluies noirs ; ou bien je suis allé à l’épicerie, me prendre un petit lunch et une bière, pour me rendre pénard au Collège, en passant par la plage ; ou encore j’ai accouru au Collège pour le repas d’une heure. Il me manque un bout entre les deux films.

            Bref, le soir, j’ai vu Operation Libertad, qui était présenté à 21 heures, au Théâtre Croisette JW Marriott, dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs. (La salle est dans le deuxième sous-sol d’un casino, mais elle est super belle, la salle.) Avec un grand naturel, le réalisateur, Nicolas Wadimoff, nous a parlé de son film avant d’inviter tout le casting à monter sur scène. J’aime ce côté plus imprévu des projections hors-concours, on se sent presque entre amis. Les présentations sont plus chaleureuses, les invités prennent leur temps, et le plus souvent une période de questions suit la projection. Le récit du film se déroule en Suisse. Un papa, déçu de savoir que ses enfants ne le trouvent pas cool, se replonge dans une histoire survenue il y a plus d’une trentaine d’années, en 1978, alors qu’il avait rejoint les rangs d’un groupe de révolutionnaires. Sa rencontre avec le groupe qui allait organiser l’Opération Libertad s’était faite de façon inusitée, soit lors d’un concert punk. Depuis la fin de sa formation, il avait toujours sa caméra avec lui, et lors de ce concert, son attention s’était portée sur un groupe d’amis qui fêtait un anniversaire. D’abord il tourne des images de la bande, puis se lie d’amitié avec le groupe de révolutionnaires. Celui-ci réprouve quelque peu l’idée d’être filmé pendant la préparation de leur opération, mais finalement y prend goût, se disant que des archives pourraient être utiles un jour. C’est donc avec des images vidéos de qualité VHS, avec cette esthétique popularisée par des films comme Le Projet Blair, que nous sommes mis au courant des activités clandestines du groupe, jusqu’à l’accomplissement du projet ; l’enlèvement d’un membre de la pègre se servant d’une banque suisse pour blanchir de l’argent. Après le difficile enlèvement, le groupe décide d’envoyer les images de l’enlèvement aux médias, y compris la confession du banquier à propos des activités illégales de la banque. Mais rien ne se passe, les médias ne diffusent rien, malgré l’enlèvement, et personne n’entend parler de l’opération. Se cachant dans un endroit puis dans un autre, en possession des millions qu’allait déposer le malfrat à la banque, le groupe disjoncte complètement lorsque son prisonnier rend l’âme. Les membres quittent les rangs du groupe peu à peu, jusqu’à la dissolution du groupe, et qu’un pacte de silence soit conclu. Si je me souviens bien, on ne sait pas si Hugues décide ou non de rendre publiques ses images, et si ses enfants maintenant le trouvent cool. Mais pour ce qui est du réalisme du film, disons que la recette fonctionne. On a envie d’y croire.

            En faisant le chemin du retour, je regardais le trajet d’une façon particulière. Malheureusement, le soir, mon appareil photo teinte ses prises de vue d’un désagréable jaune. 

7/24/2012

Cinquième jour à Cannes : 21 mai






            Ce lundi-là j’étais bien décidé à passer une journée digne des cinéphiles les plus assidus. Je me suis levé vers 6h30, me disant que j’allais arriver à temps pour Hors les murs, le premier film de David Lambert, présenté à la salle Miramar à 8h30. Le buffet du petit-déjeuner n’était servi qu’à 7h30, donc j’ai filé en direction du palais des festivals en me prenant sur la route quelque fruit et pâtisserie. Puis, mon escale au stand d’expresso fut inutile, puisqu’il n'ouvre ses portes qu’à 9 heures. Tout de même, après un bon trente minutes, sinon quarante minutes de marche, j’ai pu atteindre la salle Miramar, qui est la plus éloignée du Collège. Mon empressement, me faisant arriver près d’une heure à l’avance, n’a pas été opportun ; j’ai gagné une bonne place, mais il y avait tant de sièges libres que j’aurais bien pu arriver 5 minutes à l’avance, et ce serait revenu au même, sans avoir à débourser pour le petit-déjeuner.

            Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre en allant voir Hors les murs, une co-production franco-québécoise, sinon que c’était là la première œuvre d’un jeune cinéaste, vu la participation de son film au concours La caméra d’or. Encouragé par ma dernière expérience à la salle Miramar, je tentais donc le coup à nouveau. J’ai apprécié spécialement le fait qu’on aborde dans ce film les drames d’un couple homosexuel de façon humoristique. Je me souviens par exemple de cette scène où, décidés à prendre une chambre d’hôtel, les deux tourtereaux attendent une réponse du réceptionniste, qui mal à l’aise, tarde à leur donner le OK. Lorsque l’un d’eux reçoit finalement la clé, il interpelle le réceptionniste du genre : « Ça vous dirait de monter et de passer la soirée avec nous ? ». Avant de pouffer de rire. Puis je pense à cette scène où, dans une pharmacie, ils ne trouvent pas de condoms, et ils font un tollé avec ça. L’un d’eux va même prendre l’interphone pour dire : « Salut tout le monde, moi et mon amoureux, nous sommes gais, vous comprenez, et pour passer une agréable soirée, nous aurions besoin de CONDOMS, alors si vous voulez bien nous aider à en trouver, pour qu’on puisse baiser ce soir, ce serait bien gentil, merci ». Et tout le monde dans le magasin trouve ça drôle, le petit copain à côté est gêné. Et c'est pour ce genre de blague, je crois, que le film a été apprécié. Par contre, vers la fin, une certaine lourdeur dramatique en a découragé plus d’un.

            Puis je me suis rendu à la salle Debussy pour le film Djeca (Les Enfants de Sarajevo), sélectionné dans la catégorie Un certain regard. C’est avec une fébrile modestie qu’Aida Begic est venue présenter son deuxième film, coiffée d’un voile. Djeca aborde de l’intérieur les répercussions de la guerre civile qui eut lieu en Bosnie-Herzégovine dans les années 1990, et plus précisément en sa capitale, Sarajevo. Ce n’est pas un film politique, mais plutôt un film sur la relation d’une sœur et de son plus jeune frère, qui, orphelins, sont aux prises avec différents ennuis. L’histoire débute avec le frère qui lors d’une altercation à l’école brise le iPhone du fils d’un important homme politique. Celui-ci demande réparation, sans quoi la petite famille serait menacée de représailles. Même si un iPhone équivaut pour elle à une semaine de salaire, la sœur s’engage à en obtenir un nouveau pour celui qui n’était pas vraiment la victime dans l’histoire. Au cours du film la relation entre le frère et la sœur ne fait que s’envenimer, puis, au final, alors que le destin de chacun d’eux est critique, voire que la prison attend probablement Rahima, ils se réconcilient. Peut-être est-ce dû au fait que je ne comprenne aucunement la langue bosnienne, et donc que j’ai eu à faire tout au long du film à un sous-titrage qui le plus souvent, désolé, laisse à désirer, mais j’ai eu bien du mal à me plonger dans l’histoire. Je dirais par contre avoir apprécié les choix narratifs, par exemple le fait d’incorporer des images vidéo de la guerre civile, qui probablement avaient été diffusées sur les chaînes de télé, et qui nécessairement planent toujours et encore dans l’imaginaire de Rahima et de son frère. Puis, ne sachant pas trop quoi penser du film, je suis sorti de la salle Debussy, y oubliant mon parapluie.

            On m’a permis de retourner dans la salle, mais, pauvre de moi, toute recherche était vaine. On m’a dit de repasser le lendemain. Je suis allé prendre un expresso, puis j’ai fait le tour du Marché du film, allant prendre mes courriels et l’horaire de la journée. Le film de Hong Sang-Soo avait attiré mon attention, et je me suis dit que le moment était bien choisi afin de m’exercer dans la quête d’une invitation. Alors je me suis rendu où devait se trouver le comptoir où les professionnels qui ont un meilleur badge que moi retirent leurs invitations, ou bien vont les redonner quand ils ne peuvent pas assister à la représentation. (En fait, leur badge se distingue par le petit « R » rouge inscrit sur leur badge, ce qui indique qu’ils peuvent réserver et retirer une ou plusieurs invitations pour les représentations de la compétition officielle.) Le comptoir en question se trouve dans une petite salle où des ordinateurs sont mis à la disposition de tous ceux qui veulent faire des réservations, puis chacun peut ainsi se rendre par la suite au comptoir, pour faire scanner leur badge et imprimer leur invitation. Je regardais ainsi la salle s’animer, avant de me rendre au kiosque d’informations et y demander où je pouvais bien obtenir une des invitations qui avaient été redonnées. La dame du kiosque m’a désigné le fameux comptoir, devant lequel quatre ou cinq petites files étaient alignées. Je m’y rends donc, fais la première file, et après trois ou quatre personnes, demande à la dame s’il n’y avait pas une invitation pour le film de Hong Sang-Soo qui lui avait été remise. Puis, non. Alors je me retire. Aperçois au loin un distributeur d’eau. Prends un verre, remplis ma gourde. Et, un moment, un petit groupe se fait remarquer devant le comptoir ; ça discutait invitations en trop. Alors je m’approche, et finalement deux personnes font un échange d’invitation ; l’un deux avait deux invitations, mais pour deux films différents, et il souhaitait échanger l’une pour avoir un deuxième billet pour sa copine. Négatif... Je sens alors l’occasion de retourner au comptoir, mais préfère emprunter une autre file, pour parler à une autre personne. Je demande la même question, et on m’informe cette fois que les invitations en trop ne sont retournées qu’une trentaine de minutes avant la représentation. Bien. Alors je flâne un peu, me disant que j’allais revenir à ce moment-là. 

            Je retourne au comptoir donc vers 15h30, refais la toute petite file, m’adresse à celui qui m’avait donné un peu plus d’informations qu’une réponse négative, puis, encore, non. Le jeune homme me dit par contre d’attendre près de la file, ce que j’ai fait. Mais personne n’allait au comptoir pour remettre son invitation, on n’y allait que pour en retirer. Après quinze minutes, découragé, je me suis dirigé vers l’extérieur. Je me suis promené près du théâtre Louis-Lumière, constatant que j'étais loin d'être le seul à quêter pour une invitation. J’allais quitter le site quand j’ai vu trois personnes qui semblaient parler invitations en trop. Deux jeunes, et une autre avec une enveloppe. Lorsque je suis arrivé près du groupe, j’ai pu constater que l’enveloppe contenait trois billets bleus ; ce sont les invitations qui permettent d’entrer sans aucun badge. Je compris bien vite qu’il y en avait un en trop, donc un pour moi. « Vous n’auriez pas une invitation pour le film de Hong Sang-Soo... ? – Oui, bien sûr. Voilà. Mais il faut se dépêcher, la représentation commence bientôt ! ». En deux temps trois mouvements, je lui dis mille mercis et je me mets à courir vers la file d’attente. Il était 16 heures moins dix. Je doute que les deux autres aient pu rentrer. Ils ne savaient peut-être pas que la représentation commençait à 16 heures, parce qu’ils sont restés là à contempler leur billet. J’étais, je crois, parmi les dix derniers à pouvoir entrer. On m’a fait monter au balcon, où, dans les dernières rangées, bien en haut, j’ai pu trouver une place à l’extrême gauche. J’ai pris quelques photos de la salle de cinéma qui ressemble plutôt à un amphithéâtre vu sa grandeur. Beaucoup de gens n’étaient pas encore assis. Droit devant moi, deux personnes se chamaillaient, puisque l’un d’entre eux avait été aux toilettes, avait même laissé ses effets personnels sous son banc, et un autre avait pris sa place. La placière est arrivée, et, ne pouvant régler le problème, a fait conduire l’homme qui s’était fait piquer sa place vers le haut, vers les rangées les plus obscures de l’amphithéâtre.

            Avec un peu d’imagination, je me recréais l’atmosphère d’un événement sportif. Il ne manquait que les hot-dogs et les bretzels, une musique plus populaire et des accoutrements plus estivaux. Par contre, il y avait le grand écran. Plutôt que de montrer des spectateurs en délire, on y voyait ce qui se passait à l’extérieur, sur le tapis rouge. À ce moment-là, le grand écran nous tenait au courant de l’arrivée de Hong Sang-Soo sur le tapis rouge, puis de ses premiers pas à l’intérieur du théâtre, en compagnie de son équipe. Nous le voyions traverser le hall, puis les portes de la salle de cinéma, et tous les gens se sont levés pour l’accueillir, pour l’applaudir chaleureusement. Perché au haut du balcon, je ne voyais rien de mes propres yeux, mais comptais sur le grand écran pour m’informer. J’applaudissais moi aussi. Ce fut là un de mes moments préférés. Ce n’était plus une représentation cinématographique, mais un événement.

            Et les lumières se sont éteintes. Les logos de chacune des maisons de production ayant collaboré au film, habituellement célébrés par une ou deux personnes, cette fois se faisaient recevoir avec beaucoup d’énergie. Il y avait un atmosphère de foule. Puis le film commençait. Même si Da-Reun Na-Ra-E-Suh (In Another Country) se déroule en Corée, Isabelle Huppert y joue le rôle d’une touriste américaine, alors nous avons eu droit à des dialogues majoritairement en anglais, ce qui peut-être nous a permis de leur répondre par un rire à la fois sonore et naturel. Alain Resnais présentant la même journée son film Vous n’avez encore rien vu, il me semblait inévitable de comparer les répétitions narratives présentes dans In Another Country au film culte d'Alain Resnais, soit L’Année dernière à Marienbad. En fait, une dizaine de fois peut-être dans le film, la même histoire se répète, de façon différente. Voici les quelques éléments dont se composent les chapitres du film de Hong Sang-Soo : Il y a une jeune femme américaine qui arrive en Corée, afin de rejoindre son amant. Celui-ci a un empêchement de dernière minute, et ne peut se rendre à l’hôtel de façon immédiate. Parfois, elle l’attend, et rencontre un autre homme, qui se rappelle l’avoir embrassée, qui tente de la séduire à nouveau, et ce dans le dos de sa femme enceinte, qui l’attend dans une chambre de l’hôtel. Parfois, elle décide d’abord d’occuper son temps en se rendant au marché. Alors une jeune fille qui travaille à l’hôtel lui donne quelques indications, et de peur qu’il pleuve, lui prête un parapluie. Et elle se rend plutôt à la plage, où elle rencontre un lifeguard, ce qui donne lieu aux scènes les plus comiques. D’abord les tentatives de séduction de chacun d’eux sont vaines, puis les relations entre elle et le lifeguard, comme avec le futur papa, deviennent plus intimes. Un moment le lifeguard réussit à séduire la jeune américaine avec la chanson d’amour qu’il invente avec les dix mots qu’il connaît d’anglais, alors que le futur papa, réussit je crois à l’embrasser, et attire sur lui le mépris de sa femme et de son amie. Puis, le plus souvent, le tout se déroulant dans l'ordre et dans le désordre, l’amant tant attendu fini par arriver, ce qui marque chaque fois, mais différemment, la fin d’un chapitre. 

            J’étais emballé tout au long de cette comédie audacieuse, et je m’en rappelle comme un de mes films préférés vus à Cannes. Satisfait donc d’avoir vu trois films de trois pays différents, je me rendais au Collège en croyant ma journée complète. Je me suis allé à la salle d’ordinateur me disant que je réussirais peut-être à envoyer une lourde vidéo faite pour ma copine, lui montrant ma chambre et lui racontant mes quelques derniers jours, mais filmée en HD, et pesant plus d’un gigaoctet, donc prenant plus de deux heures à envoyer. J’avais déjà essayé sur le portable de Saïd, au stand du Marché du film, et puis cette fois la tentative n’a pas été plus concluante que les autres. Je devais abandonner l'ordinateur, inévitablement, et il arrivait je ne sais quoi, et le téléchargement s'arrêtait. Puis, ayant programmé le tout via wetransfer, c’est à ce moment-là que j’entends une énième fois parler d’invitation en trop. Une des étudiantes du Collège avait réussi à avoir une invitation pour la séance de minuit, mais comme c’était tard, et que ce n’était pas un film de la compétition officielle, elle souhaitait l’offrir à quelqu’un d’autre. D’abord elle le proposa à Caroline, qui était son amie et qui était la surveillante de la salle d’ordinateur, mais Caroline a décliné son offre. Je me retourne, la regarde, elle m’offre le billet, et, peu convaincu moi aussi vu l’heure de la représentation, j’ai accepté en hésitant peut-être deux secondes et demie ; comment refuser de vivre l’expérience du théâtre Louis-Lumière une deuxième fois dans la même journée ? Impossible.

            Je ne devais donc pas être pressé de prendre le dîner. Et devais savourer le plaisir d’avoir une seconde invitation bleue dans mes poches. Mais je ne me rappelle pas d’une discussion en particulier, et j’imagine m’être rendu encore trop tôt à ma chambre, pour me vêtir de mon habit de bal, ce qui n’était pas exigé pour la représentation de minuit ; seulement pour celles de 19h30 et de 22 heures. On m’avait parlé de Takashi Miike comme d’un réalisateur déjanté, ambitieux, marginal. Et de son film comme d’une comédie musicale. Je ne savais aucunement à quoi m’attendre. Arrivant un peu plus d’une heure à l’avance, me permettant un détour dans un bar afin de prendre un Johnny Walker sur glace, jouant la comédie jet set, j’ai pu être dans les premiers à prendre place dans la célèbre salle. Une si bonne place que j’étais à deux pas de la rangée un peu plus spacieuse que les autres ; celle où allait s’asseoir l’équipe du film. J’ai bien sûr pris une photo, puis, à l’arrivée du cortège, ne sachant pas trop qui était Takashi Miike, j’ai attendu de lui un signe, me disant ensuite que c’était le petit monsieur arborant l’air grave. En fait, ils avaient tous un air assez grave, comme s'il était naturel pour eux, tels des samouraïs, de répondre au stress avec sang-froid. Je n'avais pas du tout le même tempérament, puisque les photos que j'ai prises sont floues, ce qui ne peut s'expliquer que par mon énervement ; je n’étais pas si loin d’eux, et disons qu’il ne manquait surtout pas de source de lumière.

            Tous les spectateurs étaient prêts et bien habillés quand on a vu les premières images du film. Plus sanglant que les plus sanglants Mangas, Ai To Makoto (For Love’s Sakes), débute par un carnage, celui d’un jeune rebelle qui s’en prend à une colonie de malfrats, pour on ne sait quelle raison. Puis, une jeune fille qui s’est méritée quelques coups de pieds au visage tombe amoureuse du jeune rebelle portant une cicatrice au front. Elle croit que son amour pourrait assagir Makoto, qui, intraitable, ne sait vivre qu’en répandant force coups de point. Ai, fille d’aristocrates, fait transférer Makoto dans son école, pensant qu’une meilleure éducation saura calmer ses ardeurs. Ce qui choque celui qui aime profondément Ai. C’est un film de genre auquel je ne suis pas habitué, qui a priori ne m’intéresse pas, mais je dois dire que les effets visuels et sonores ont un quelque chose d’exceptionnel, de grandiose. Le ridicule des discours chantés peut plaire comme il peut bien vite devenir redondant, se multipliant les hymnes à l’amour de Ai, les monologues haineux de l’amoureux déçu, et le cantonnement de Makoto dans la violence, ne voulant pas être aimé.

            À la fin du film, les applaudissements se sont faits un peu plus réservés qu’à l’égard de Hong Sang-Soo, mais cette fois je pouvais voir les réactions de l’équipe du film. Je n’ai pu qu’être ému de voir la jeune actrice verser quelques larmes, ne pouvant les retenir. Ce dut être une expérience monumentale que d’avoir participé au tournage de ce film, puis de l’avoir vu dans de telles conditions.

7/23/2012

Quatrième jour à Cannes : 20 mai



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J’ai bien sûr répété l’expérience du brunch ce dimanche matin, cette fois en compagnie de mon ami Saïd. Le jeune producteur américain s’est assis avec nous. Nous avons parlé un peu de ce que nous avions fait depuis le début du festival, chacun ayant un parcours et des intérêts forts différents. Je prévoyais aller voir Confession of a child of the century, une adaptation du célèbre texte de Musset, avec en tête d’affiche Charlotte Gainsbourg. Même si l’actrice se fait attendre un bon moment avant d’apparaître à l’écran, c’étaient là deux raisons toutes simples pour moi d’y aller. Et ce film m’intéressait aussi puisque j’allais découvrir la réalisatrice Sylvie Verheyde. Disons brièvement que j’ai particulièrement aimé le jeu de Pete Doherty, qui, bien qu’ayant une carrière plus musicale que cinématographique, incarne son rôle avec brio. Et ce si bien que la filiation du rockeur décadent et du poète maudit, débauché, me semble, dans ce cas, inévitable à faire.

Sans être une grande révélation, ce film, disons, vaut la peine d’être vu, tout comme une des rares œuvres québécoises présentées à Cannes ; Valse, un court métrage réalisé par Martin C. Pariseau et Anthony Martino-Maurice, soit deux des trois Mile-Endais que je croisais pratiquement chaque jour. Ce dimanche-là, ils présentaient Valse à la salle 261 du Short Film Corner, à 17 heures. C’était probablement une des plus petites salles du festival. Il y avait, si je me souviens bien, quatre rangées de trois bancs. Un avantage : nous pouvons dire qu’ils ont fait salle comble. Chacun des spectateurs ne semblait pas être là par hasard, mais bien parce qu’il avait été invité par le trio. Après une brève présentation, un petit problème technique (on a mis le mauvais film d’abord), Valse commençait. C’est une histoire assez courte ; le film dure cinq minutes je crois ; un vieil homme tombe amoureux de la serveuse de café, et un matin, poussé par l’envie d’inviter la serveuse à danser une valse, il décide de dépoussiérer ses vieilles chaussures, mais au moment de les mettre, quelque chose d’inattendu se passe : le cordon se rompt dans ses mains. À la fin du film, je ne savais pas quoi dire, j’aurais aimé donner mon avis sur telle ou telle chose. Je leur ai dit « bravo ». Ne sachant pas trop s’ils espéraient mieux de ma part que de simples félicitations. J’aurais aimé avoir une critique constructive, un point de vue original sur leur film, et les intéresser à peut-être un jour adapter un de mes scénarios, vu leurs qualités de réalisateur que je n’espère même pas un jour posséder. Et je quittais la salle, sans avoir dit grand chose, mais encore titillé par leur choix musical ; pourquoi avoir choisi un air si connu ? Le genre d’air que l’on reconnaît, mais dont on ne sait pas le nom du compositeur bien sûr. Le genre d’air qui devient pratiquement redondant dès la première note, qui rend l’atmosphère tout aussi noble que quétaine ; un espèce de pince-sans-rire qui, justement, s’adapte au ton particulier du film.

Et je me suis rendu au Collège, attrapant au passage Saïd qui, bien costumé, se rendait au théâtre Louis Lumière en espérant dénicher un billet pour Amour, le film de Michael Haneke. Peu convaincu d’une réussite, je me suis plutôt rendu à la cafétéria, où l’on servait le repas, me disant que j’irais voir le film de Thomas Vinterberg, The Hunt, la représentation qui suivait celle du film de Haneke. Nous disant que Saïd aurait peut-être la chance d’assister aux deux représentations, nous nous sommes donné rendez-vous dans la file d’attente de dernière minute ; c’est là une autre façon d’accéder au théâtre Louis-Lumière sans invitation, quand il reste de la place. Finalement, mon ami n’a pas pu me rejoindre après le film d’Haneke. J’ai attendu une heure et demie je crois, j’étais le cinq ou le sixième dans la file de dernière minute. Il pleuvait. Nous étions tous là, bien habillés, sous la pluie. Je partageai un moment mon parapluie avec un monsieur dans la cinquantaine, un pianiste de profession, qui a bien dû attraper la grippe ce soir-là. Il a joué parmi les plus grands orchestres d’Europe avant de changer de vocation, se consacrant à la musique de film. Il m’a demandé de quelle façon j’utilisais la musique dans mes propres films, et, lui disant que je n’en mettais aucune, il m’a répondu que c’était là un réflexe normal de débutant : « soit ils n’en mettent aucune, soit ils en mettent trop ».

Vers 22 heures, on a retiré les barrières et fait entrer les gens. Les V.I.P. entraient par un accès tout en face du tapis rouge, tandis que les autres, qui avaient fait la file, entraient de chaque côté. Et tous montaient les marches du tapis rouge, vêtus tous aussi chiquement les uns que les autres. Profitant du moment, des inconnus se prenaient en photo entre eux, et parfois les photographes prenaient un cliché d’une ravissante personne montant les célèbres marches. Un écran géant, haut perché, nous montrait les images captées par les caméras présentes, dont une qui était installée sur une grue mécanique. Le tout accompagné par le discours d’un commentateur et d’une musique entraînante. Un moment, à travers les photographes et les parapluies, j’ai pu filmer Thomas Vinterberg, ne le voyant pas de mes propres yeux, mais à travers la lentille de mon appareil photo seulement. Lors de la montée des marches du réalisateur, les violons ont repris l’air que l’on fait jouer avant chaque film en compétition, et dont j’ai oublié de demander le titre au pianiste qui était avec moi sous le parapluie. Et nous entendions le commentateur continuer son discours, voyions les explosions de flash, jusqu’à ce que la montée des marches soit terminée, et que l’accès donc ne nous soit pas permise.

J’ai secoué mon parapluie et suis rentré tranquillement.



7/21/2012

Troisième jour à Cannes : 19 mai


Ce matin je me suis réveillé avec la bonne humeur de celui qui n'a pas beaucoup dormi. Hier soir, en marchant vers le Collège, je tentai de mettre en ordre certaines idées à propos du film d'Xavier Dolan et de quelques événements survenus pendant la journée, et ce jusqu'à m'empêcher d'avoir l'idée d'avoir envie de dormir. Disons que j'étais crinqué à l'idée d'arriver au Collège, et d'écrire enfin tout ce qui se bousculait alors dans mon être. Surtout qu'à ce moment-là, moi qui tiens habituellement scrupuleusement à écrire mes aventures de voyage, dans mon journal de bord, il n'y avait rien d'écrit. Je me disais que de prendre des tonnes de photos allait équivaloir. Mais ce soir-là j'étais inspiré, et ne pouvait qu'être écrit ce dont je voulais me ressouvenir plus tard, et qui peut-être mériterait d'être partagé, en vue d'animer un jour un débat ou une discussion quelconque.

Arrivé au Collège, donc, bien décidé à tacher quelques pages de papier, mais ne sachant pas exactement où se trouvait mon journal de bord, j'ai demandé au receptionniste, fidèle au poste, si son imprimante n'avait pas quelques pages en trop. « Quatre, ce serait parfait ». Et finalement il m'en donna cinq ou six. « Génial ». Je monte les escaliers, débarre la porte, trouve Saïd endormi cette fois, allume la veilleuse, m'installe sur le petit bureau. Deux ou trois heures ont passé, plus que rapidement. Je n'avais qu'à suivre la ligne de pensée que j'articulais un moment plus tôt, qui me faisait débuter mon texte comme on entâme un journal intime, soit par le classique « cher journal », et cætera. En fait, mon intention inavouée était d'envoyer ma lettre au journal Le Devoir. (J'ai modifié le début, mais tout le reste du texte précédent : Deuxième jour à Cannes : 18 mai, est à peu près l'exact de ce que j'ai envoyé au journal Le Devoir le lendemain).  Je débutai donc mon texte ainsi : « Cher journal, déjà quatre années se sont passées depuis les derniers mots que je t'ai écrits, pas très loin d'ici, depuis les rochers en bord de plage, lorsque mon père et moi sirotions un léger cidre de pomme, en regardant les avions décoller ». J'étais plein d'idées comme j'étais plein d'espoir, et je remplissais le papier, en me permettant de prendre mille et un détours avant d'entrer dans le vif du sujet. Ne sachant pas au moment d'écrire ma lettre que Le Devoir demande à ceux qui collaborent à la chronique Le courrier des lecteurs de limiter leur article à un millier de mots, ne m'attardant pas non plus à compter les mots de ma lettre, je mis ma signature à la suite de trois mille mots, que j'allais devoir retaper à l'ordinateur le lendemain, debout dans un stand du festival, avec un clavier azerty.

Et c'est dans la foulée d'hier soir que je me suis réveillé, vers 11 heures, prenant ma douche, prenant le brunch qui cette fois n'était plus simplement un repas bourratif mais digne de mention : il y avait des crêpes (Dieu sait que j'aime les crêpes), du bacon, des saucisses, des fromages, des croissants, de la salade, de ce qui restait d'hier soir, bref de quoi ravir un homme du Québec. J'étais bien décidé à aller voir le film de Brandon Cronenberg, le fils du célèbre cinéaste canadien, qui lui aussi présentait un film à Cannes, mais dans la compétition officielle. Après une heure et demie d'attente pour Antiviral, qui ne s'est pas avérée concluante, plutôt que de rentrer bredouille au Collège, je me suis rendu au Marché du film, là où il y avait un petit stand avec une dizaine d'ordinateurs. Ayant prévu m'y rendre, j'avais avec moi mes quatre pages recto-verso, mon appareil photo et son fils conducteur. J'ai écrit un courriel à quelques amis, j'ai chatté avec ma tante Hélène, puis j'ai retranscrit ma lettre, que j'ai accompagnée de quelques photos.

Il était 14 heures quand la représentation du film de Brandon Cronenberg a commencé et que la salle Debussy fermait ses portes. Vers 18 heures, je n'avais pas encore terminé la tâche qui faisait de moi, je le croyais, un professionnel. Surtout que j'avais rendez-vous à 19 heures avec mon ami Saïd pour une entrevue. Alors je lui ai écrit un courriel, auquel il a répondu, afin de l'avertir de mon retard. Arrivant au Collège quelque peu en retard pour le souper et le rendez-vous, j'allais continuer mes activités de professionnel, me consolant en me qualifiant ainsi, de cette journée sans avoir vu de films.

Saïd avait pris un peu d'avance avec ses émissions ; quelques entrevues avaient duré plus d'une heure, et étaient intéressantes, alors elles allaient être utilisées pour deux émissions plutôt qu'une. Je l'ai alors retrouvé dans notre chambre peut-être encore plus serein qu'à l'habitude. Puis, après quelques minutes, l'entrevue, ou plutôt la discussion, commençait. Saïd avait fait quelques recherches sur moi, sur google, sur facebook, sur myspace, et avait d'abord des questions sur mon passé de rappeur. Après une quinzaine de minutes, nous disant chacun qu'il s'était passé quelque chose, Saïd remarquait que son enregistreuse n'avait encore rien mémorisé. Nous remettant vite de notre déception, nous avons recommencé, pratiquement de la même façon. Et l'émission s'est poursuivie, en suivant la progression de ma démarche artistique, jusqu'à ce que nous abordions le contexte de ma présence à Cannes, puis que j'explique ce que signifie pour moi, et plus généralement, le port du carré rouge. Et qu'enfin l'enregistreuse indique qu'une heure s'était écoulée.

La discussion s'est continuée, off the record, Saïd me partageant sa compréhension du phénomène québécois. Et, Saïd connaissant bien l'histoire du Maroc, nous avons parlé du peuple arabe et du peuple québécois, et des variations langagières à l'œuvre chez l'un et chez l'autre. J'étais fasciné. Il me faisait des démonstrations. Je lui répliquai avec l'accent du Lac-Saint-Jean, et avec mes expressions chiacques préférées : « T'es tu monté en tomb-ant ? » pour l'autostop, et « J'aime le way qu'ta jupe a hang » pour la drague. Un moment nous parlions de colonisation et de décolonisation ; Saïd me parlait des villes Melillia et Sebta, qui sur le territoire marocain sont des villes inaccessibles pour ceux qui n'ont pas de passeport espagnol. Ces villes autonomes, emmurées, et protégées par l'armée espagnole ne pouvant que rappeler la colonisation pas si lointaine du Maroc, comme le font, au Canada, de façon tout aussi absurde, les photographies du visage de la Reine d'Angleterre.

Et nous faisions des comparaisons du Québec et du Maroc ; de Montréal et de Tanger, pour la diversité des cultures, des climats, des religions, puis quelques liens entre nos vies se dessinaient. Nous sommes tous deux issus d'une transition qu'ont faite nos pères, qui ayant vécu de la vie agricole durant leur jeunesse, vivaient maintenant en ville, au contact de ce qui a de plus urbain. Mais plutôt qu'en rupture, nous nous considérons comme héritiers de ces deux modes de vie.  En fait, nous avons grandi un pied en ville et un pied à la campagne, et c'est peut-être ce qui nous a permis de considérer notre culture dans son étendue et ses dédoublements. L'ouverture d'esprit des Québécois est souvent prise en exemple, et je dirais que Saïd, qui vit à Tanger donne également un bon exemple d'ouverture d'esprit. Autant il aime sa langue, ses traditions, sa religion, sa ville, autant il aime certaines influences extérieures, qu'il se réapproprie en tant qu'artiste. Ainsi, Saïd me fit part de son attachement pour Ibn Battouta, un célèbre découvreur, qui a voyagé en Chine, au 14e siècle, à dos de chameau, et qui a probablement fait bien plus de découvertes que Marco Polo, mais dont je n'avais bien sûr jamais entendu parler auparavant. Puis, quelques phrases plus tard, il me disait que son plus grand rêve était de faire un road movie.

Puis il était l'heure de dormir. Pendant que je brossais mes dents, Saïd faisait sa prière. Je voulais lui demander de me traduire ce passage du Coran, à savoir si ça pouvait ressembler à une prière chrétienne, et puis je me suis résolu à lui demander comment dire « bonne nuit », en arabe. Alors nous nous sommes dit tsebalahèrr, « te réveiller avec de bonnes choses ». Et, en m'endormant, j'imaginais la vie de Saïd à Tanger. Je le voyais arriver du travail, vers 18 heures, ouvrant la porte de son appartement, enlevant ses sandales, se dirigeant vers la cuisine, réconforté par le commun mélange d'épices dans l'air, par l'odeur de viande halal dans le four, puis par sa femme qui l'accueille, ravie, et ses deux enfants qui viennent les rejoindre pour compléter l'embrassade.

7/16/2012

Deuxième jour à Cannes : 18 mai







 
Ce matin, mon deuxième réveil à Cannes s’est fait de façon fidèle à mes habitudes ; en me levant en retard, vers 8h15 plutôt qu’à 8h07, alors j'ai pris ma douche en me dépêchant, pour attraper le petit-déjeuner à temps. Un jeune américain s’est assis à ma table, un producteur arrivant de Los Angeles, qui a su trouver le tuyau qui permet de bénéficier du Collège International de Cannes, sans suivre de cours de Français, tout en ayant la possibilité d’atteindre le centre-ville à pied, en 20 minutes.

Il m’a dit que les films québécois étaient de plus en plus présents dans les petits festivals de Los Angeles, et que des films comme Polytechnique étaient appréciés. Lui, ce qui l’intéresse en fait, c’est surtout les films d’arts martiaux.

L’heure du repas étant finie depuis un moment déjà, je me suis dit que j'allais regagner ma chambre et faire comme lui, me vêtir plus chiquement ; j’avais le goût de remettre l’habit que je n’avais pas porté depuis le bal, et d'ainsi profiter du fait que je puisse me pavaner à la Reservoir Dogs.

Un peu avant 10 heures, je gagnais une place de choix parmi la file d’attente pour Beasts of the Southern Wild, qui débutait à 11 heures, salle Debussy. J’ai bien aimé. C’est un film dont le récit est guidé par les imaginations d’une fille de cinq ou six ans, qui a perdu sa maman, qui à la naissance de la petite Hushpuppy avait préféré quitter la famille, et le bathtub, une espèce de ghetto, une petite ville qui menace chaque jour d’être inondée. Le film répond bien à celui que j’ai vu hier soir ; Los Salvajes (Les Sauvages), quoique fondamentalement différents. Disons qu’ils se rejoignent surtout sous le thème de la sauvagerie, mais s'opposent par le fait même. L'un des récits s’élabore autour de jeunes en cavale, qui ne se font aucun souci de tuer, pour tuer ou pour manger, guidés par une loi de la nature inhumaine, sans pitié, bestiale. Et, au final, personne ne survit. Dans le second, la recherche de liberté pousse également les personnages à vouloir vivre de façon sauvage, voire de façon animalière. C'est d'ailleurs en comparant les animaux aux humains que l'on éduque les enfants du bathtub. Nous ne pourrions tout de même pas parler d'espoir pour les habitants du bathtub, qui doivent lutter constamment pour leur survie, et pour leur liberté. Mais il y quelque chose de positif, de constructif dans ce mode de vie, contrairement à celui des personnages de Los Salvajes. Puis, le jeu de la petite Hushpuppy est tout simplement touchant. On a envie de se prêter à ses illusions, et aux illusions de son père, qui sait n'avoir plus longtemps à vivre, et qui éduque sa petite fille afin qu'elle puisse grandir seule, et qu’elle soit elle aussi in control, the man, comme lui, qui, malgré les tempêtes qui détruisent tout, et inondent les shacks, croit en sa liberté, celle qu'il a dans le bathtub, en dehors de la société.

À la fin de la représentation, après trois minutes d’applaudissement, sous les projecteurs, le jeune réalisateur a soulevé la petite actrice, pour que tout le monde la voit, et sa gêne l'a fait recroqueviller. De toute beauté. J'ai pris une photo. Après je suis allé au bureau de poste, qui n’ouvrait ses portes qu’à 14 heures. J'avais une heure à attendre. Alors le jeûne que j’avais prévu, puisque je n'avais pas le temps d'aller dîner au Collège, s’est réduit à un sandwich trois fromages, avec un 7up. Le tout pour 5 euros, et un pain baguette en entier en plus. Puis une dame de la poste m’a conseillé. Pour 45 euros, je peux envoyer un colis de 7 kilos n’importe où au Canada, et l'assurance pour une valeur de 100 euros est comprise. C’est parfait, mes vêtements chics et les deux livres dont je n’ai plus besoin font le poids et la valeur prévus ; alors je pourrai me départir de mon sac cannois lorsque je continuerai ma route vers Rome.

Ensuite, je suis allé me promener parmi les chapiteaux des pays qui présentent un film à Cannes. Je me suis dirigé à nouveau vers le chapiteau québécois. À ce moment-là j'ai réalisé que le chapiteau du Québec doit bien être le seul pavillon qui ne soit pas celui d’un pays mais celui d’une nation. Cool. Il commençait à pleuvoir, j'allais donc voir qui s’y étaient réfugiés. Je me suis assis à une table. Il y avait un groupe d'une dizaine de personnes qui interviewait Chloé Robichaud, quelques hôtes et hôtesses, et un homme et une dame, sur la terrasse, qui bientôt allaient me réclamer la seule table qui auparavant n’était pas prise, la mienne. C'était peut-être la seule qui n'était pas touchée par la pluie, et bon, je venais tout juste d'arriver, et eux semblaient devoir discuter quelque peu sérieusement.

Je la leur cède donc, de bonne foi, et décide de me rapprocher de l’entrevue, ce qui me permet de demander un verre d’eau au barman. Guidé par ma soif, je me suis fait remarquer par l’homme qui accompagne les jeunes. Il me salue de la main, puis ajoute : « Tu devrais enlever ton carré rouge ; Monsieur, qui est là, nous a menacés de nous prendre en photo et d’envoyer ça à son ami Jean Charest ». Ce à quoi je réponds, me faisant entendre de tout le monde : « Je peux me défendre, je suis ici gratuitement ! ». Sur ces douze syllabes prononcées, l’interview reprenait. L'un d'eux, à l'écart, m'apprit que le groupe était formé d’un professeur et de ses élèves du Cégep Bois-de-Boulogne. Ils avaient amassé des fonds au courant de l’année, afin de terminer leur formation en beauté. Tout comme moi, il y a longtemps qu'ils avaient prévu ce voyage, et rien ne les aurait empêché d'aller à Cannes ; ni une période d'examens, ni une grève étudiante... L'entrevue achevée, venant tout juste d’arriver au festival, ils quittaient le chapiteau afin de voir leur premier film. Quant à moi, j’ai marché un peu, pour retrouver la salle du Soixantième vers 15h30, afin de voir Mekong Hotel, la séance de 17 heures étant assistée du réalisateur, Apichatpong Weeasethakul, celui qui a gagné la palme d’or en 2010.

Vers la fin du film, quatre ou cinq personnes de ma rangée dormaient, bien en vue de l’équipe du film qui pourtant ne durait qu’une heure. Je ne sais pas si c’est une des dernière scènes du film qui m’a fait cet effet, et qui a endormi les autres (un plan séquence de cinq minutes environ, lors duquel des sea-doo font des va-et-vient sur la rivière Mekong ; le courant de l’eau proposant la continuité de la vie, disait le réalisateur, alors que les cheminements des sea-doo, créant des vagues, représentaient selon moi le cheminement de la pensée et des souvenirs), mais à mon retour (cette fois je ne voulais pas rater le dîner offert par le Collège, à 19 heures) je me suis perdu dans une suite d’idées, dépassant le Collège d’une centaine de mètres.

Je pensais à ce monsieur de tout à l’heure. Je me suis demandé, encore une fois, si je devais me sentir mal d’être à Cannes, avec mon carré rouge (vous savez, l'argument de Martineau, qui nous dit que si nous ne mangeons par du Kraft Diner matin midi soir, et que si on a un iPod, ou un Martini à la main, et bien on est capable de se greyer d'une hausse de 1625 $). Et voilà, je me suis révolté, je me suis dit « NON ». Marre du silence dont j’avais entouré mon départ, marre d'avoir porté une cravate devant les cégepiens habillés plus modestement (parce que ce n’est pas tout le monde qui incarne la mégalomanie du Cinéma), marre de me dire que je suis privilégié, de me dire que j’ai eu de la chance, me refusant de croire que la critique que j’avais faite sur Nuit #1, le premier long métrage de Anne Émond, ne me méritait pas un séjour à Cannes, alors que Anne Émond n’y a peut-être jamais mis les pieds. Et marre de me dire Enfant gâté, ce que je sais ne pas être. Et je me suis retrouvé. À prendre le dîner vers 19 heures comme prévu.

Deux jeunes et jolies brésiliennes se sont assises à ma table, puis une américaine bien en formes et choquée de ne pas avoir vu le film apocalyptique, poétiquement, ajoutais-je, que moi, chanceux, j’avais vu. Il s’agissait de Beasts of the Southern Wild. C’est la première fois que j’échangeais avec les étudiantes du Collège, et que je pouvais parler, quelque peu fièrement, du pourquoi je me retrouvais ici. Et une marocaine s’est assise cette fois directement devant moi, moi qui pourtant avait troqué mon costume pour un vulgaire T-shirt.

Alors on a parlé, et l’heure passait. J’avais prévu aller voir Aliyah, mais, à ma grande surprise, je suis plutôt allé voir le film d’Xavier Dolan. Et ce sous escorte brésilienne, russe, et cannoise. Caroline, une des deux brésiliennes, avait un rendez-vous galant avec le fils d’un restaurateur, qui avait trouvé des invitations pour elles, et une place pour moi dans sa voiture. Après 1h15 d’attente, c’était le moment de monter les marches, et pas celles du Grand Théâtre Louis Lumière, mais du théâtre Debussy, auquel je commençais à me familiariser. Sur le haut des marches rouges, ayant cru devoir me dépêcher afin de rejoindre le groupe, je me suis rendu compte qu’ils avaient disparu. Je regarde derrière, mais ne les vois pas. Soit ils ont escaladé drôlement vite les marches, soit leur billet ne leur permettait pas de rentrer. Et non, ils n'ont pas pu rentrer, car leur invitation avait le même statut en fait que l'accréditation de cinéphile...

Cette fois j’étais au balcon, un peu mieux placé que pour le film The Student. Lorsque j'ai vu le présentateur, le bras droit du président du festival, Thierry Frémaux, monter sur scène vêtu d’un carré rouge, j'ai pratiquement échappé mon appareil photo (prêté par mes parents). Je n’en croyais pas mes yeux. Thierry Frémaux explique alors, dans une de ses premières phrases d’introduction au film, qu’il trouvait le moment approprié, tout comme Xavier Dolan et son équipe, de porter le carré rouge, et d’ainsi manifester son soutient au mouvement des étudiants québécois. Fébrile, après avoir pris une dizaine de photos floues, je montre mon carré rouge à mon voisin, comme quoi, moi aussi, j’en porte un. Mon voisin me demande ce que ça signifie, ce carré rouge. « Le carré rouge en fait, c’est pour dire non à une hausse de 75% des frais de scolarité, que le gouvernement souhaite nous infliger, et aussi le rouge parce que c’est la couleur du parti au pouvoir, les libéraux, alors, paradoxalement, pour nous y opposer, on utilise leur couleur, et l’idéologie qu’ils ont eu un moment.

Et, suite à quelques remerciements de la part du jeune réalisateur, le film commence. J’ai tout simplement adoré. C’est, je crois, le meilleur film d’Xavier Dolan. Mon horizon d’attente s’était simplement basé sur le sujet par lequel on résume le film ; le changement de sexe d’un homme. D’autres s’attendaient à un film humoristique, je me demande pourquoi. Toujours est-il que le film s’inscrit dans un discours beaucoup plus large, celui de la marginalité, et dans un contexte qui est celui du Québec des années 1980 et 1990. Je ne sais pas si c’est voulu par Xavier, mais j'ai spécialement aimé le moment où Suzanne Clément donne un char de marde à Denise Filiatrault, qui joue une vieille serveuse. Pris hors contexte, pensant plutôt à la génération que représente Denise Filiatrault, bien que je n’ai rien contre elle ni contre personne en particulier, j'imaginais la génération de Suzanne Clément se révolter contre celle qui promettait de « libérer » le Québec, faisant des mouvements libéralistes quelque chose de répandu, alors qu’en 1980 et 1990, comme aujourd’hui, rien n’a vraiment changé. De simples cris de liberté, de simples actions, sont interprétés comme marginaux, donc décadents, voire terroristes. 

Bien que le film puisse nous permettre d'interpréter ce changement de sexe comme un acte de narcissisme déplacé ; Laurence aimerait se contempler comme il/elle contemple les femmes*, n’empêche que ce changement de sexe est un exemple de changement, marginal, drastique, certes, qui cause des remous, attire quelques claques dans face, mais au moins le changement s'accompli, et Laurence est devenue ce qu’elle était née pour être. (On doutera que le personnage ne change pas de voix au cours du film, mais ce n’est pas grave.) C’est probablement ce qui m’a plu, au fond ; ce discours qui fait écho de façon plus générale aux mouvements libéralistes.

Et ce qui me plait d'autant plus, c'est qu'on peut comprendre Laurence, voire que l'on peut se réjouir pour elle/lui, d'avoir accompli ce changement. Parfois on dit que les spectateurs sont plus réceptifs, plus intelligents, plus empathiques envers un personnage de film, que lorsqu'ils sont en présence directe, réelle, avec ce même sujet. En fait, je crois que c'est la façon que l'on présente un film ; situation initiale, changement de situation, et cætera, et cætera. Alors on est au courant du contexte, et des motivations du sujet ; on peut faire preuve d'indulgence.

Alors qu’un simple carré rouge peut être perçu comme mal placé, disons à Cannes, disons comme une balle de caoutchouc perdue, comme une énorme amande qui puisse nous faire penser deux fois avant d'aller manifester, on oublie à quel point nous, étudiants, nous sommes animés par une volonté de changement exemplaire. Que derrière notre carré rouge, nos prises de parole et nos organisations donnent probablement un des exemples les plus démocratiques à travers le monde ; personne ne se fait sacrer dehors et tout le monde a le droit de parole dans une assemblée générale. Il faut le voir pour le croire.

Et, je pensais à ma situation, encore. Et au contexte de ma présence à Cannes. Moi qui me sentais comme un déserteur, je me disais que quitter le Québec, c’était quitter l’assemblée, renoncer à mon droit de parole, mettre fin à ma prise de position. Je ne suis probablement pas le seul à avoir eu honte de prendre des vacances, par obligation disons. Mais quand on le prend cet avion, qu’on le fait ce voyage qu’on attend depuis quatre ans, parce qu'il est impossible de prendre des vacances pendant un bacc, quand tu travailles 20 heures par semaine comme busboy dans un Vieux Duluth. Parce qu'il faut bien négliger ses études pour se donner un peu d’autonomie, de liberté. Parce que même si tu ne vis pas chez tes parents, le gouvernement ne te concède pas cette autonomie, en t'autorisant une part convenable de prêts. Et c'est seulement quand tu as terminé ton bacc, quand de toute façon tu n'as pas le choix de continuer, quand après six ans de bons et loyaux services, tu te fais consacrer serveur, que te gagne l'envie de poursuivre tes études et de vivre la vraie vie d'étudiant, que tu peux te départir de ton uniforme, que le gouvernement t'accorde l'autonomie dont tu avais besoin. Et c'est là, une fois autonome, libre, payé, disons, pour étudier, que tu te mérites un stage à Cannes ; un tout inclus, pratiquement. En plus, vu que t'as travaillé pas mal, que t'as gagné 12 000 $ l'année passée, tu vas recevoir un retour d’impôt de 1000 $, ce qui va te permettre de rester plus longtemps en Europe, et de profiter des 750 $ que le gouvernement te donne par mois (donnés au 2/3, parce que cette année tu ne fais qu'étudier) pour voyager pendant presque deux mois, pour penser au roman qui deviendra ton mémoire de maîtrise.

Alors je le porte ce carré rouge. Sur le cœur et sans honte. Puisqu'il est tributaire de mon identité, de mes idéaux. IL EST MA LIBERTÉ !!! 

Mais, voyons, Renaud, reviens sur terre...

Je vais revenir, mais entre-temps, j’en profite. J'espère même qu'au moment de quitter ce rêve  je puisse être aussi épuisé que pouvait l'être Xavier quand il allait redescendre à la hauteur du sol, quand, tiré par son équipe, après une trentaine d’entrevues, je lui disais : « Xavier, je crois qu’ils y a des gens du Québec qui aimeraient te parler », me permettant de le tutoyer, afin de l'inviter à rejoindre un moment le groupe de cégepiens, qui voulaient lui parler, mais qui avaient figés, laissant presque partir celui qui allait permettre à leur stage d'avancer.

Et c'est de ce moment-là dont je veux me rappeler, soit lorsque la majorité des jeunes Québécois à Cannes étions réunis (le trio qui présentera son court métrage Valse au Short Film Corner, dimanche le 20 mai, à 17 heures, le groupe de cégepiens, Xavier Dolan et moi) et que, fasciné par notre cortège, sur le haut des marches du théâtre Debussy, malgré la mise en garde de Monsieur, je constatais que le carré rouge était majoritaire.